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Liberté d'expression

Un préambule pourrait assurer la liberté d’expression en milieu universitaire


Comme de nombreux universitaires du Québec, le professeur Alain Roy, de la Faculté de droit de l’Université de Montréal, a été surpris d’apprendre, en octobre 2020, qu’une professeure de l’Université d’Ottawa, [Verushka Lieutenant-Duval, avait été suspendue pour avoir utilisé le mot en n en classe](https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1742721/professeure-universite-ottawa-controverse-communaute-noire

Cette histoire faisait écho à une situation similaire, survenue un an plus tôt, lorsque la professeure Catherine Russell, de l’Université Concordia, avait déclenché une polémique après avoir prononcé à deux reprises dans son cours de cinéma le titre de l’essai de Pierre Vallières Nègres blancs d’Amérique. Face à cette situation, le professeur Roy a ajouté un préambule à ses plans de cours de l’hiver 2021 :

Le cours que vous vous apprêtez à suivre soulève de nombreux enjeux sensibles. Les étudiant·e·s, le professeur et les intervenant·e·s expert·e·s seront appelé·e·s à débattre de plusieurs questions difficiles et controversées. Tous les points de vue sont recevables, pour autant qu’ils soient exprimés dans le respect et avec l’ouverture qui s’imposent. Chaque étudiant·e doit être conscient·e que certaines questions sont susceptibles de heurter ses convictions personnelles, quelles qu’en soient la nature et la source, et de provoquer de l’inconfort, des malaises, et peut-être même de la détresse. Les étudiant·e·s qui, après avoir été dûment avisé·e·s de ces conditions d’apprentissage, demeurent inscrit·e·s au cours, sont présumé·e·s y adhérer en toute connaissance de cause.

Au cours d’un entretien qu’il m’accordait il y a quelques semaines, le professeur Roy me confiait qu’il avait rédigé ce préambule pour éclaircir les choses dans ses groupes avant même d’entamer le trimestre. Il ne pensait pas devoir en venir à proposer une telle chose dans ses syllabus un jour. « Mais, étant donné le contexte, je trouve important d’assurer le principe de la liberté académique très clairement. Si des personnes ne sont pas à l’aise avec ce principe, elles peuvent se désinscrire », a-t-il dit.

À titre de chargé de cours universitaire —, j’enseigne le journalisme à l’Université de Montréal en plus de mes études de doctorat en communication à l’UQAM – il me semble essentiel de pouvoir aborder tous les sujets possibles dans une classe en employant les mots adéquats. Les sujets que nous abordons en journalisme sont très souvent sensibles et prêtent à controverse. Que doit-on rendre public et quoi taire dans un reportage ? Ce genre de questions est au centre de la déontologie journalistique.




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Non à l’index

Sur sa page Facebook, Alain Roy a affirmé le 19 octobre qu’« aucun mot ne peut et ne doit être mis à l’index dans un contexte universitaire, à moins qu’on en fasse usage avec l’intention de blesser ». Il ajoutait qu’à titre de professeur, il se faisait un devoir de « favoriser les débats d’idées, et tous les points de vue sont les bienvenus ».

Cette position lui a valu des réactions très vives de dizaines de personnes, dont certains étudiants. Parmi les réactions les plus outrées, figure celle de Safi Nsempba qui reproche à son ancien professeur de n’avoir pas su assurer en milieu universitaire un « espace sensible et sécuritaire ». Elvia Valeska Garcia Vera affirme que « le mot en n ne doit jamais au grand jamais être prononcé. C’est irrespectueux et le monde devrait commencer à savoir le pourquoi […] La communauté noire en a assez du manque de respect, racisme et des blessures qui s’en suit depuis des générations ».

Il faut réfléchir un instant sur ce que signifie cette notion inspirée du mouvement gai américain des années 1980 qui voulait lutter contre l’homophobie. Le symbole, un triangle rose inversé imprimé sur un aimant, illustrait « l’acceptation universelle » dans un lieu précis. Là où ces images étaient distribuées, les personnes s’engageaient à n’utiliser aucun propos homophobe ou sexiste.

La question des « safe spaces » est d’abord apparue dans le mouvement contre l’homophobie.
Shutterstock

Le mouvement s’est par la suite élargi pour inclure plusieurs discours identitaires issus des minorités (bisexuels, transgenres, personnes racisées). Il a fait tache d’huile dans les universités où on a voulu créer des « safe spaces » pour garantir aux communautés l’absence de propos blessants. Principalement présent aux États-Unis et au Canada anglais, le mouvement s’impose plus lentement au Québec. En France, on en a vu une timide expression durant le mouvement Nuit debout, en 2016, où on a tenu des rencontres « interdites aux Blancs ». Dans les universités québécoises francophones, les manifestations de ce mouvement se font de plus en plus sentir depuis 2018.

L’affaire Lieutenant-Duval, bien que survenue en Ontario, a créé une véritable onde de choc au Québec à l’automne 2020. À preuve, la publication du professeur Roy du 19 octobre a suscité plus de 221 réactions sur Facebook. Le 20 octobre, pas moins de neuf articles du journal Le Devoir faisaient état de la crise : trois nouvelles, trois textes d’opinion, deux chroniques et un éditorial.

Des étudiants ont allumé un feu, à l’Université Berkeley, en Californie, afin de protester contre la venue sur le campus d’un conférencier d’allégeance conservatrice.
AP Photo/Ben Margot, File

Un contrat de liberté !

Un sondage Léger réalisé en octobre 2020 en collaboration avec l’Association d’études canadiennes révélait que 57 % des répondants soutenaient plutôt la professeure que les étudiants dans l’affaire Lieutenant-Duval. Mais surtout, 75 % des répondants affirmaient que nous « devrions protéger à tout prix la liberté d’expression dans nos institutions d’enseignement universitaire afin de permettre un libre échange des idées et des opinions ».

Est-ce que l’ajout de quelques lignes dans un plan de cours peut aider à préserver les dérives menant, par exemple, des gens à divulguer des informations personnelles d’un professeur pour inciter des gens à des actes d’intimidation ?

Difficile à dire. Mais cette initiative peut aider à mettre en place un climat d’ouverture à la nécessaire liberté d’expression dans une salle de classe – même virtuelle.

Un plan de cours, c’est en quelque sorte un contrat entre étudiant et professeur. Il est livré plusieurs semaines avant le début du trimestre et discuté au premier cours. Ajouter aux balises sur le plagiat, l’évaluation et l’absentéisme une précision adéquate sur les conditions d’apprentissage peut-il permettre de tenir un débat sain et respectueux ? Pour le professeur Roy, cet outil ne peut pas tout régler, mais il peut permettre aux étudiants et étudiantes de savoir dans quoi ils et elles s’engagent.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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