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Liberté d'expression

Un Nobel de la paix pour les journalistes russes, les vivants et ceux morts assassinés


Que le prix Nobel de la Paix ait été décerné, cette année, à deux journalistes – Maria Ressa (Philippines) et Dmitri Mouratov (Russie) – travaillant dans des pays très différents indique que c’est avant tout un type de combat qui a été salué : celui de journalistes luttant pour la liberté d’informer dans des États où cette liberté est de plus en plus réduite.

Dmitri Mouratov – troisième Russe à obtenir ce Nobel, après le dissident Andreï Sakharov en 1975 et Mikhaïl Gorbatchev en 1990, tous deux encore à l’époque soviétique – incarne ce combat en Russie, mais il insiste sur la dimension collective de la récompense. Le Nobel a été selon lui attribué « à la rédaction » de la Novaïa Gazeta (littéralement « Le Nouveau journal »), que Mouratov a cofondée en 1993 et dont il est le rédacteur en chef : à l’en croire, « 130 lauréats du prix Nobel parcourent ses couloirs ».

Mouratov dédie son Nobel à Novaïa Gazeta et ses journalistes tués. France 24, 8 octobre 2021.

Trente-cinq années de bouleversements dans le journalisme

Au-delà de cette équipe, Mouratov est l’un des symboles d’une profession qui, dans la Russie des trente-cinq dernières années, a été particulièrement bousculée par les évolutions politiques, a aussi tenté d’influer sur celles-ci, s’est parfois laissé instrumentaliser et corrompre… et compte aujourd’hui ses tués.

La liberté de la presse a été l’un des enjeux et des succès de la perestroïka – on parlait de glasnost’ (transparence) pour désigner cette possibilité nouvelle d’aborder les problèmes soviétiques les plus aigus, des crimes du stalinisme aux échecs économiques. Une nouvelle génération de journalistes est alors apparue, étonnamment compétente dans cette URSS finissante. Dans les années 1990, elle s’est heurtée à des crises économiques et sociales violentes, mais a aussi bénéficié de libertés inexistantes auparavant.

Dès son arrivée à la présidence en 2000, Vladimir Poutine – tout en assurant être « profondément convaincu qu’il ne [pouvait] y avoir le moindre développement en Russie et que le pays n’[aurait] pas le moindre avenir » si « les libertés civiques et la presse » y étaient victimes de pressions – cherche à prendre le contrôle des médias.

Les méthodes employées sont diverses : pousser à l’exil des oligarques-patrons de presse comme Vladimir Goussinski ou Boris Berezovski ; faire acquérir des médias par des proches, à commencer par Gazprom ;

effrayer les uns, acheter les autres, imposer des règles de plus en plus strictes. Parallèlement, le développement d’Internet donne à une partie de la population accès à des informations démultipliées, et une jeunesse ayant à peine connu l’URSS se passionne à son tour pour le journalisme.

Oleg Kachine, journaliste russe passé à tabac, TV5 Monde, 9 novembre 2010.

Les pressions politiques se sont encore accentuées après l’échec des manifestations de 2011-2012. De nouveau, des journalistes sont attaqués physiquement, interpellés sous de faux prétextes, voire accusés d’espionnage.

Si certains s’adaptent, de plus en plus émigrent et tentent de travailler dans des médias russophones basés à Prague, dans les pays baltes ou à Berlin. En Russie, une grande partie des médias indépendants a disparu et ceux qui persistent (comme la chaîne de télévision TV Dojd’) se voient accoler l’étiquette, aussi humiliante que fausse et dangereuse, d’« agents de l’étranger ».

Le classement de la Russie en matière de liberté de la presse est le reflet de ces évolutions. D’après l’ONG Freedom House, la Russie a rejoint en 2003 le groupe des pays considérés comme « non libres », alors qu’elle faisait jusque-là partie des pays « partiellement libres ». Cette année-là, elle était 148e sur 166 dans le classement établi par Reporters sans frontières. En 2021, dans ce même classement, elle est 150ᵉ sur 180, coincée entre la République démocratique du Congo et le Honduras.

La Novaïa Gazeta, une habituée des sujets risqués

Entre tempêtes et tentations, la Novaïa Gazéta a tenu le cap. Sortant trois fois par semaine, elle vise un lectorat instruit et partisan d’une démocratisation. Peu diffusée dans sa version papier (environ 80 000 exemplaires), elle est surtout lue sur son site (17 millions de visiteurs en septembre). 76 % de ses actions appartiennent à la rédaction, 14 % à l’homme d’affaires Alexandre Lebedev et 10 % à Mikhaïl Gorbatchev.

La Novaïa Gazeta publie des enquêtes approfondies, parfois un peu austères, sur des sujets sensibles. Elle a ainsi dévoilé de nombreuses violations des droits de l’homme en Tchétchénie et notamment, en 2017, les arrestations, dans cette république, d’homosexuels, enfermés dans une « prison secrète » et torturés.

C’est elle, aussi, qui a signalé en août 2014 que des parachutistes russes, basés à Pskov, venaient d’être enterrés dans cette ville : ils auraient été tués au combat en Ukraine, ce que les autorités militaires russes ont nié. Elle a continué à enquêter sur la présence russe en Ukraine et cherché à établir comment et par qui y avait été abattu l’avion du vol MH17. Elle a révélé des crimes commis par des mercenaires russes en Syrie et suit sans relâche les actions de l’opposition russe, ainsi que les répressions subies par celle-ci.

La Novaïa Gazeta demande régulièrement aux autorités russes d’enquêter sur des crimes qu’elle leur signale, et cela a donné certains résultats dans le cas de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa. Mais elle fait souvent l’objet de menaces, notamment de la part de militaires tchétchènes. Les six personnes tuées que Mouratov associe à son Nobel, en citant leurs noms presque dans chaque déclaration, témoignent de la réalité de ces menaces.

Anna Politkovskaïa… et les autres

La plus célèbre d’entre elles est Anna Politkovskaïa, qui écrivait des articles remarquablement courageux sur la guerre de Tchétchénie et sur la dégradation des droits et libertés en Russie. Elle a été assassinée dans son immeuble à Moscou le 7 octobre 2006. Le 7 octobre 2021, à la veille de l’attribution du Nobel, la Novaïa Gazeta lui rendait une nouvelle fois hommage, en inaugurant dans ses locaux un musée à son nom et en rendant public un film de presque deux heures, Comment ils ont tué Anna, sur l’enquête menée par le journal pour découvrir les véritables commanditaires de ce meurtre.

The assassination of Anna Politkovskaya : The first detailed account of a murder investigation (sous-titres anglais disponibles dans le player)/Novaïa Gazeta, 7 octobre 2021.

Ce film montre les faiblesses de l’enquête officielle et l’implication dans ce crime d’au moins un officier de police, ainsi que d’agents et d’officiers du FSB associés à des autorités criminelles. Mouratov y affirme que « l’État sait qui est le commanditaire de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa » et, aussi, qui a commandité le meurtre de l’opposant Boris Nemtsov.

Il faut un vrai et grand courage pour dire de telles choses, aujourd’hui, en Russie.

Parmi les six tués cités par Mouratov, il y a aussi :

  • Le journaliste Igor Domnikov, battu à mort à coups de marteau par un tueur à gages à Moscou en 2000. Si l’assassin a été arrêté et condamné, les commanditaires (Domnikov enquêtait sur la corruption de plusieurs hauts fonctionnaires) n’ont jamais été réellement inquiétés malgré l’ouverture d’une enquête en 2009, qui ne donnera rien.

  • Iouri Chtchekotchikhine, journaliste et député, adjoint et ami de Mouratov, qui explorait la corruption dans les structures du pouvoir et du maintien de l’ordre. Il cherchait notamment à savoir ce qu’était devenu « l’or du PCUS » et si des membres du KGB n’avaient pas été chargés de transférer d’énormes sommes en Occident – un sujet au cœur du livre de la journaliste britannique Catherine Belton, Putin’s People, actuellement attaqué en justice à Londres par l’oligarque Roman Abramovitch. Chtchekotchikhine a été « empoisonné par quelque chose comme du Novitchok », a rappelé Mouratov. C’était en 2003. Avant Litvinenko. Avant Navalny.




À lire aussi :
La mémoire empoisonnée de la Russie : aux origines de l’affaire Navalny


Une femme dépose des fleurs devant un mémorial à la mémoire de Stas Markelov et Anastasia Babourova, à l’endroit où ils ont été assassinés, à Moscou, le 20 janvier 2009 (cliquer pour zoomer).
Alexey Sazonov
  • L’avocat Stas Markelov qui enquêtait sur l’extrême droite russe et a péri d’une balle dans la tête en plein Moscou en 2009, aux côtés de la toute jeune journaliste de la « NG » Anastasia Babourova qui a tenté de le protéger. Markelov recevait constamment des menaces de mort, mais ne bénéficiait d’aucune sécurité. L’assassin, un militant ultra-nationaliste, ainsi que sa compagne, ont été condamnés à de lourdes peines de prison quelques années plus tard.

  • Natalia Estemirova, qui aidait Politkovskaïa pour ses enquêtes en Tchétchénie et a été assassinée dans le Caucase également en 2009. Douze ans plus tard, la Cour européenne a condamné la Russie pour « manque d’enquête appropriée » dans cette affaire qui, à ce jour, n’a donné lieu à aucune interpellation.

Des déçus du Nobel

Que Mouratov reçoive le prix Nobel de la paix a surpris et ravi beaucoup de ses compatriotes. Certains ont toutefois été déçus : ils espéraient que ce prix récompenserait Alexeï Navalny ou la Biélorusse Maria Kolesnikova, tous deux en détention. Ils ont estimé que le Comité Nobel avait manqué de courage ; les mêmes ont parfois souligné amèrement que le Kremlin avait félicité Mouratov – pourtant, du bout des lèvres – et que le journaliste promettait de remettre une partie de son prix à un fonds d’aide aux enfants malades créé par Vladimir Poutine. Il ne serait donc pas en si mauvais termes avec le pouvoir, ce qui expliquerait que ni lui, ni son journal n’aient été déclarés « agents de l’étranger », alors que ce statut a été imposé à nombre d’autres médias.

Un article publié en 2019 a été de nouveau cité à cette occasion : selon Proekt, un site indépendant dont cinq journalistes ont été qualifiés d’« agents de l’étranger » et qui a été labellisé « organisation indésirable » en Russie, la Novaïa Gazeta a reçu des contributions financières mensuelles de la part de Sergueï Adoniev, riche entrepreneur et mécène de projets artistiques d’avant-garde, qui a jadis été condamné aux États-Unis pour escroquerie, est soupçonné par le FBI d’avoir trafiqué une tonne de cocaïne et semble avoir le soutien de Poutine lui-même, ce qui pourrait expliquer l’origine obscure de sa fortune. Et, poursuit Proekt, certains au sein de la Novaïa Gazeta soupçonnent que les contributions d’Adoniev proviennent, en fait, de Sergueï Tchemezov, vieil ami de Poutine et patron de Rostec, entreprise publique qui coiffe le marché de l’armement russe – ce que réfute résolument Mouratov et que rien ne prouve formellement.

Si c’était vrai, cela signifierait que deux « anciens » officiers du KGB ont apporté des financements à la Novaïa Gazeta, l’un comme actionnaire – Lebedev –, l’autre – Tchemezov – à travers un intermédiaire. Bref, comme le formulent presque tous ceux qui évoquent cet article de Proekt, la situation serait « complexe ».

Complexe, car des proches du régime aident parfois, semble-t-il, des activités de l’opposition, ne serait-ce que pour tenter de maintenir l’illusion d’une démocratie russe. Complexe car ces proximités s’expliquent aussi, dans certains cas, par des trajectoires individuelles qui, d’abord voisines, se sont ensuite éloignées. En tout cas, ce qu’expriment ces déçus du Nobel 2021, c’est le désarroi d’une partie de l’opposition russe, son sentiment d’être abandonnée et de ne pouvoir, au bout du compte, se fier ni « aux siens », ni à un Occident qui ne comprendrait rien à la situation.

Élégant, Dmitri Mouratov a déclaré que lui-même aurait voté pour Alexeï Navalny – lequel vient par ailleurs, ce 20 octobre, d’obtenir le prix Sakharov attribué par le Parlement européen. Le 11 octobre, Navalny, depuis son camp, a félicité « de tout cœur Dmitri Mouratov et la Novaïa Gazeta » pour cette « récompense méritée », décernée au lendemain du quinzième anniversaire de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa. Le soir même de l’annonce du Nobel, le Kremlin avait rendu publics les noms de douze autres « agents de l’étranger », dont plusieurs journalistes. Mouratov et son équipe semblent encore protégés. Pour combien de temps ?





Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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