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Liberté d'expression

Les communautés universitaires sont essentielles pour protéger la liberté individuelle

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Le récent rapport sur la liberté académique du comité de l’Université d’Ottawa présidé par l’ex-Juge de Cour Suprême du Canada, Michel Bastarache, a mis le doigt sur un défi auquel le secteur universitaire fait face en Amérique du Nord et partout dans le monde : comment concilier l’équilibre nécessaire entre la protection des libertés de pensée, d’expression, d’enseignement et de recherche avec le respect de la diversité, l’équité et l’égalité.

Cependant le rapport est clair sur un principe fondamental : « Le Comité est de ce fait en désaccord avec l’exclusion de termes, d’ouvrages ou d’idées dans le contexte d’une présentation ou d’une discussion respectueuse de nature universitaire et dans un but pédagogique et de diffusion des savoirs ».

L’ex-juge de la Cour suprême, Michel Bastarache, a publié un rapport sur la liberté académique à l’Université d’Ottawa.
La Presse canadienne/Colin Perkel

Ce rapport fait suite à une série de polémiques à l’Université, dont celle impliquant la professeure Verushka Lieutenant-Duval, suspendue l’automne dernier après que certains étudiants se soient plaints qu’elle ait prononcé le mot en « N » dans un contexte académique.

Le cas du professeur iranien de physique, Qasem Exifirard, maintenant chercheur associé à l’Université d’Ottawa, illustre les conséquences du manque de liberté académique, dans un pays où l’autonomie universitaire n’existe pas. En compagnie de ma collègue Catalina Arango, nous avons interviewé le professeur Exirifard afin de mieux connaître son cas dans le cadre du travail de recherche et de divulgation sur la liberté académique dans le Centre de Recherche et Éducation sur les Droits de la Personne en collaboration avec l’organisation internationale Scholars at Risk, dédiée justement à la protection des professeurs et étudiants persécutés à cause de leurs activités universitaires.

Une situation kafkaïenne

Le professeur Qasem Exirifard a été licencié de l’Université de technologie Khajeh Nasir Toosi en 2015, après que le Conseil suprême de la révolution culturelle en Iran, chargé d’évaluer les qualifications des universitaires pour continuer à enseigner, a décidé que sa voix était trop élevée et « efféminée ».

Toutes les politiques et réglementations relatives à l’éducation sont dirigées par le Conseil suprême de la révolution culturelle (SCCR), un organe nommé par le Guide suprême iranien et relevant de lui. L’objectif principal de ce Conseil est de mettre l’éducation et l’enseignement en conformité avec ce qu’il considère être des principes islamiques authentiques. Un système de vigilance disciplinaire, de contrôle et de sanction a été mis en place dans chaque université du pays, dirigé par des unités de sécurité sur le campus et des comités de discipline pour se conformer efficacement aux « politiques stratégiques ».

C’est le système éducatif dans lequel le professeur Exirifard a commencé à enseigner à l’Université de technologie Khajeh Nasir Toosi de Téhéran en 2014. Après un an, son contrat n’a pas été renouvelé. La raison ? Le ton de sa voix conduirait au ridicule en classe. Aucun étudiant n’avait fait des commentaires à ce sujet.

Après avoir perdu son poste, il a commencé à enseigner la physique dans la rue ; entre 2015 et 2016, il a enseigné un total de 1400 heures à quiconque voulait en savoir plus sur les lois de l’univers, les quanta, la théorie de la relativité et d’autres sujets. C’était une forme de protestation, dans un pays où manifester n’est pas toléré. Il s’est également adressé aux tribunaux pour contester la décision du Conseil, mais comme les juges ne sont pas indépendants en Iran, le tribunal a tranché en faveur du SCCR. Il a été interdit d’enseigner. « J’ai fait tout ce que j’ai pu, mais je n’ai pas pu retrouver mon travail et j’ai risqué d’aller en prison à cause du fonctionnement du système ». Il a quitté le pays en 2019 pour aller d’abord en Italie, puis au Canada.

Un homme prudent

Le professeur Exirifard, maintenant associé de recherche au Département de physique de l’Université d’Ottawa, nous a raconté dans un entretien la situation kafkaïenne qu’il a vécue en Iran.

Il a insisté pour nous parler davantage de ses travaux actuels, ce qui a donné lieu à des publications comme celle qu’il a écrite avec d’autres de ses collègues de l’Université d’Ottawa, le professeur Ebrahim Karimi et un étudiant diplômé Eric Culf, intitulé _Towards Communication in a Curved Spacetime Geometry_.

Interrogé sur les détails et les implications de son licenciement, il a rappelé la réponse qu’il a donnée lorsqu’il a été interrogé sur ses croyances religieuses et la place de Dieu dans ses cours de physique lors d’une évaluation de morale et de religion par le Conseil : « Je ne suis qu’un physicien, un homme de connaissance, un scientiste. Je n’enseigne que la physique. Je ne suis pas un leader qui dit aux gens ce qu’ils doivent penser ».

Il est très prudent lorsqu’il s’agit de partager son point de vue sur la liberté universitaire au Canada ou les enjeux liés aux théories du complot qui circulent depuis le début de la pandémie de Covid-19. Il préfère également rester à l’écart de la polémique lorsqu’on l’interroge sur les attaques contre la liberté académique provenant de l’idéologie dite de « justice sociale critique ».

Une vue du département des sciences sociales de l’Université d’Ottawa
Une vue du département des sciences sociales de l’Université d’Ottawa.
Shutterstock

De même, lorsqu’on parle de l’importance de la science et de la vérité scientifique dans un monde de pandémies et de changement climatique, il préfère rester prudent : « La science évolue et change constamment », dit-il. « Nous devrions nous appuyer sur des preuves, mais il n’y a pas de vérité définitive en science ». Il préfère parler plutôt des avantages de vivre dans une société démocratique comme le Canada, où les opinions peuvent être exprimées librement et débattues.

Le rôle de la communauté universitaire

Le cas du professeur Exirifard est incontestablement une violation de la liberté académique selon les normes internationales. En effet, le gouvernement iranien a échoué dans son obligation de protéger les établissements d’enseignement supérieur en tant d’environnements sûrs pour faire la recherche, recevoir et transmettre des informations, et discuter des idées. L’autonomie universitaire est menacée en Iran en raison des contraintes d’un régime théocratique.

Le professeur Exirifard affirme avoir reçu « un énorme soutien » de collègues et d’étudiants au lendemain de son licenciement, mais « il y a une différence entre un soutien personnel et un soutien collectif », précise-t-il.

À un moment donné, pendant le combat que j’ai mené au tribunal, j’ai eu besoin du soutien professionnel de la Société de physique d’Iran en confirmant que je pouvais effectivement enseigner la physique, mais la Société s’est abstenue de fournir son point de vue professionnel. Ils ne voulaient pas contredire l’évaluation de l’université, du Conseil et du ministère, même si j’étais un membre de longue date. S’ils m’avaient fourni ce soutien, j’aurais eu de bonnes chances de retrouver mon emploi.

Lorsqu’une communauté universitaire est mise en danger, c’est la société qui en souffre. Les communautés universitaires sont essentielles pour protéger la liberté individuelle en raison de leurs capacités à remettre en question, à innover, à trouver des solutions, à faire la recherche et à débattre des idées. Et ceci est vrai en Iran, au Canada et partout dans le monde.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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