Liberté d'expression

Être ou ne pas être Charlie ? Parcours d’un hashtag devenu argument


L’attentat perpétré contre Charlie Hebdo a provoqué des réactions massives dans le monde, sûrement comparables à celles d’un événement comme le 11/9 mais bien plus visibles par la proximité avec laquelle nous l’avons vécu sur les réseaux sociaux numériques.

La réponse épidermique au choc a été incarnée par le slogan « Je suis Charlie », par lequel une énorme quantité d’internautes a témoigné sa solidarité à travers le monde (le 9 janvier 2015, le hashtag #JesuisCharlie avait été utilisé 5 millions de fois sur Twitter).

Le slogan a également été décliné sous différentes formes dans les manifestations citoyennes des 10-11 janvier, juste après l’attentat à l’Hypercacher : « Je suis policier, Je suis juif, Je suis musulman », démontrant sa viralité, sa plasticité et sa capacité à condenser une multitude d’identifications. Depuis, de nombreux attentats à travers le monde ont provoqué une nouvelle circulation du slogan avec le nom de la ville en lieu et place de Charlie. Sa reformulation a été à la hauteur de sa circulation massive, jusqu’à devenir un meme.

La plume contre l’épée

Le slogan exprimait à la fois le choc devant l’immensité barbare de l’événement et la solidarité envers les victimes, avec lesquelles l’énonciateur s’identifiait en se mettant à leur place et en partageant leur drame. Cette « dynamique identificatoire » a transformé le je en nous, comme l’écrivait Louize Merzeau.

Sa signification s’est nourrie des discours ainsi que des images qui ont circulé massivement en hommage à la rédaction décimée de Charlie, à la caricature, à la liberté d’expression.

Graff en hommage aux victimes de l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo
Graff en hommage aux victimes de l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo (Poitiers,18 janvier 2015).
Wikimedia, CC BY

Dans une étude sémiotique, nous avons montré que ces dessins très nombreux, réalisés par des dessinateurs et dessinatrices partout dans le monde, étaient basés sur les mêmes métaphores et images : la plume contre l’épée, le combat des idées contre l’obscurantisme, le journaliste comme héros et la renaissance perpétuelle malgré la barbarie.

Mais comme toute « phrase sans texte » (c’est ainsi que le linguiste Dominique Maingueneau désigne ces formes brèves), le slogan peut recouvrir une multitude de significations en fonction des positionnements des énonciateurs qui l’utilisent.

Des représentations divergentes de l’événement

Si le hashtag #JeSuisCharlie a été créé le 7 janvier à 12:59 pour accompagner la diffusion de l’iconotexte créé par le graphiste Joachim Roncin, #JeNeSuisPasCharlie est apparu pour la première fois à 13:46 le même jour.

Les différentes manières d’appréhender l’événement se sont ainsi matérialisées dans une intervention sur le slogan même, qui devenait le terrain d’une bataille idéologique. Ces voix discordantes brisaient l’apparente homogénéité de l’hommage à Charlie Hebdo et évoquaient une dissociation avec les valeurs que l’énoncé était censé représenter.

Les contre-slogans ne sont pas un phénomène rare (pensons à « All lives matter », réponse des pourfendeurs de l’antiracisme à « Black lives matter »), mais il faut dire que la forme linguistique de la phrase ouvrait la porte à des reformulations telles que « je ne suis pas X », « je suis toujours/encore X » ou « je ne suis plus X ».

Le slogan invite à une adhésion totale

Mais c’est surtout le sens de l’énoncé en discours qui autorisait la reformulation négative, dans la mesure où celui qui dit « je » est libre de décider à qui il ou elle veut s’identifier. Ici, la structure attributive de « Je suis Charlie » engage l’énonciateur dans une identification inconditionnelle avec le journal satirique, car il donne un choix binaire, être ou ne pas être. Cependant, elle ne spécifie pas à quoi on adhère exactement, le nom propre de la publication renvoyant à une multitude de référents et de représentations. Un autre contre-slogan construit sur un nom propre, JeSuisKouachi, ne laisse au contraire aucun doute quant à la signification de la formule, qui fait l’apologie du terrorisme.

Si le cri d’empathie « Je suis Charlie » s’est chargé des images archétypales de la lutte pour la liberté et contre l’obscurantisme, « Je ne suis pas Charlie » s’est raccroché à des débats plus divers où les crispations étaient à leur comble, notamment sur la représentation du prophète et de l’islam, sur la comparaison avec les dessins antisémites, sur les limites de la liberté d’expression.

Quand les slogans deviennent arguments

Une étude de Romain Badouard sur la circulation du hashtag a montré que le contre-slogan recouvrait notamment trois attitudes : une critique « de gauche » qui dénonçait les récupérations politiques de l’événement, les dérives sécuritaires et une certaine stigmatisation des musulmans ; une critique conservatrice et identitaire qui se levait contre l’esprit libertaire de Charlie Hebdo et, enfin, une voix émanant plutôt des Français musulmans accusant le journal d’islamophobie.

Les cas d’apologie du terrorisme sont, selon les études citées plus haut, minoritaires.

Manifestations contre les caricatures de Charlie Hebdo de groupes salafistes au Maroc
Manifestations de groupes salafistes au Maroc contre les caricatures de Charlie Hebdo et contre le journal, le 23 janvier 2015.
Fadel Senna/AFP

Si le bon sens n’a jamais abondé dans ces discussions, la transformation des slogans en argument n’a pas aidé dans le dialogue de sourds. On peut noter que le premier énoncé porte sur des valeurs universelles alors que le second renvoie à des problématiques plus conjoncturelles ; dans ce sens, on pourrait très bien à la fois être et ne pas être Charlie.

Forte polarisation des débats

Un des effets de la circulation de ces deux slogans a été une forte polarisation des débats. Si on ne peut, bien sûr, pas attribuer au slogan même cette polarisation, il est clair que la forme attributive de l’énoncé a favorisé la représentation d’un affrontement entre deux camps radicalement différents : ceux qui sont quelque chose contre ceux qui ne le sont pas, occultant des positionnements plus nuancés dans lesquels les individus adhéraient à une série de valeurs fondamentales sans pour autant adhérer à la manière dont la rédaction de Charlie avait par moments énoncé ces valeurs.

Les énoncés tels que « je serai toujours/ne je serai jamais Charlie » n’ont fait que renforcer l’idée de groupes idéologiques antagonistes, de même que l’idée selon laquelle « l’esprit Charlie se perd », opérant une identification entre la défense inconditionnelle de la liberté d’expression et de la laïcité et le discours du journal.

On peut également penser que la polarisation a été à la mesure de l’événement traumatique, mais la circulation de ces slogans jumeaux a provoqué un appauvrissement flagrant des débats, ramenant celles et ceux qui débattaient à des idéologies élémentaires.

Faux dilemme ou grand malentendu ?

La dynamique de ces discussions s’est reproduite lors d’un autre événement similaire, celui appelé « Affaire Mila », où le slogan « Je suis Mila » ralliant le camp des Charlie s’opposait au contre-slogan « Je ne suis pas Mila » rassemblant le camp des anti.

D’autres polémiques ont pourtant montré qu’il est possible de s’associer à l’indignation collective sans pour autant adhérer aux idées de la personne défendue.

Très récemment, devant le dessin de Danièle Obono en esclave, de nombreuses voix se sont levées pour dénoncer le dessin de Valeurs Actuelles, tout en se dissociant de la prise de position de la députée lors de l’attentat de 2015, de son rapprochement avec le Parti des indigènes de la république et sa défense de personnalités controversées.

Des années après le massacre, une partie de la rédaction de Charlie a regretté le « je suis Charlie, mais » de certains, sans considérer que dit comme ça, l’énoncé est bien plus violent qu’une argumentation qui expliquerait une adhésion aux valeurs de la liberté de presse et d’expression, une empathie sur les événements vécus et une condamnation de la terreur mais un désaccord sur des opinions, ce qui est tout à fait cohérent avec la liberté d’expression et de pensée. Il ne faut pas oublier, par ailleurs, qu’il y a aussi eu des « Je ne suis pas Charlie mais », montrant la limite des slogans pour exprimer des positionnements complexes.

Tout cela fait penser qu’il s’agit d’un faux dilemme ou d’un grand malentendu, et qu’il serait temps d’abandonner les phrases sans texte pour retrouver le goût du débat.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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