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Liberté d'expression

et si nous inventions un statut pour protéger la liberté de penser ?


Le contexte actuel de violence religieuse-politique brouille nos points de repère à propos du régime souhaitable pour la libre expression dans l’espace démocratique.

Dans une contribution récente, Gérald Bronner évoquait la possible « impuissance de nos rituels collectifs » et le risque de saturation de notre espace symbolique.

Il apparaît bien difficile d’apaiser le sociologue inquiet de la déchéance de la rationalité : la particularité de l’Europe moderne est d’avoir ouvert un espace voué à désacraliser toutes les causes, espace nommé tantôt démocratie, tantôt république.

Créer un nouvel espace

Dans la théorie politique, on distingue et parfois même on oppose les deux termes – le premier désignant la tradition libérale de la « liberté des modernes » qui, à partir des Traités du Gouvernement civil de Locke (1690), valorise les droits individuels, le second la tradition républicaine qui, à partir des Discours sur la première décade de Tite-Live de Machiavel (1531), met en avant l’engagement civique et consacre la primauté de la cité sur l’individu, comme le faisaient les « Anciens » (Aristote et Cicéron pour ne citer qu’eux).

Le point commun à la démocratie et à la république est qu’elles ouvrent un même type d’espace favorable à la libre expression garantie par des lois.

Celles-ci, proposées puis débattues par des représentants élus et adoptées à la majorité, permettent aux citoyen.nes de jouir d’une condition dans laquelle toutes les formes et les contenus d’expression sont possibles, sauf ceux qui sont interdits par les mêmes lois.

On pourrait identifier cet espace comme « démo-public » : il n’est pas seulement démocratique, il est public parce que l’institution républicaine garantit la liberté d’expression comme un des éléments fondamentaux de la condition civile.

Les particularités de l’espace démo-public

Le problème posé par un tel espace tient à sa qualité même. Sa qualité, c’est de favoriser la coexistence de groupes sociaux dont les formes de vie (économique, sociale, spirituelle) sont très variées et potentiellement antagoniques. Son problème, c’est de se sacraliser assez pour qu’on le respecte lui-même.

Bien avant l’émergence de la notion de laïcité, l’état d’esprit conjoint de la démocratie et de la république tel que l’ont entendu les nations européennes a en effet ouvert un espace favorable aussi bien à l’expression publique des diverses croyances qu’à l’examen rationnel et critique de ces croyances, de leurs fondements comme de leurs revendications. De ce fait, c’est un espace politique naturellement agité.

Une telle ambivalence le rend à la fois dynamique et vulnérable. Dynamique parce que cet espace accueille les différences innombrables des forces sociales qui s’y expriment, vulnérable lorsqu’il est exposé à l’exposition véhémente de doctrines univoques et exclusives, ce à quoi on reconnaît le dogmatisme, de quelque bord qu’il soit.

La filiation sceptique : une liberté de penser en excès

Je voudrais souligner l’importance, dans la constitution de cet espace, de l’apport du courant intellectuel sceptique. On met rarement en avant la contribution sceptique au rationalisme occidental, en dépit du fait que cette affaire est bien connue des spécialistes.

On peut à ce propos se référer par exemple à la monumentale et remarquable Histoire du scepticisme de Richard Popkin (dernière édition 2003).

Le philosophe états-unien (1923-2005) a montré que la tradition sceptique, née en Grèce ancienne et réapparue en Europe à la fin du Moyen Âge, est au principe de la pensée moderne. Et qu’elle a joué un rôle considérable, lorsque, liée au mouvement de la Réforme à partir du XVIe siècle, elle a déclenché une véritable crise, sur le plan épistémologique mais également moral et politique, en reprenant les questions posées dans l’Antiquité par Pyrrhon d’Elis et Sextus Empiricus, à savoir en interrogeant à la fois les fondements de la connaissance humaine et les autorités garantes de ce qu’il est raisonnable de croire.

Sextus Empiricus, philosophe sceptique.
Wikimedia

Le scepticisme moderne a fait de cet état d’esprit « critique » un formidable outil de science : on se souvient que la Royal Society, fondée à Londres en 1660 et véritable fleuron de cette façon de voir le monde, avait choisi comme devise : « Ne croire personne sur parole » (en latin : Nullius in Verba).

Or, la « crise sceptique » décelée par Popkin n’est pas seulement à l’origine de la pensée moderne, elle constitue également un des ressorts des sociétés contemporaines, qui, fort naturellement, connaissent des épisodes de « crise sceptique ».

Anti-Pères et anti-Saints

Depuis les débuts de la modernité philosophique et scientifique, les auteurs sceptiques, ces éternels douteurs, ces aventuriers de l’incertain – et, pour plusieurs d’entre eux, ces incorrigibles ironistes –, sont en effet comme les Pères fondateurs ou les Saint Patrons de la socialité démo-publique : sans leur influence tutélaire, celle-ci n’existerait pas tout simplement pas. Pourtant la première qualification les aurait assurément fait sourire, la seconde, probablement hurler de rire.

Ni Pères ni Saints, mais bel et bien anti-Pères et anti-Saints – tels sont les étranges initiateurs de la forme de pensée qui préside typiquement à notre espace sociopolitique.

Ce n’est pas une question érudite pour historiens de la philosophie, on parle ici de l’ADN de notre espace commun de vie. Nourri par des maîtres en incertitude, l’espace social démocratique maintient éveillé un état d’esprit propice à la libre pensée. Aussi capables de démasquer et de critiquer toutes les formes de dogmatisme (que celui-ci soit religieux ou philosophique) que de discerner les degrés de la vraisemblance, les sceptiques se font les gardiens de la liberté par temps de fake news.

Une ligne difficile à tenir

Or, il est incontestable que c’est une ligne bien difficile à tenir que d’assumer une telle liberté. Et cette difficulté concerne moins le régime de vie que le rapport à la vérité.

En apparence, tel qu’il a été transmis depuis l’Antiquité dans la modernité, le scepticisme a appelé à une forme de civilité modérée et assagie : Montaigne et Hume, plus près de nous Bertrand Russel et Clément Rosset, tous authentiques sceptiques, ne vivaient pas comme des ascètes retirés du monde et intellectuellement radicaux, mais comme des observateurs attentifs et curieux de leur société et, pour certains, comme des citoyens engagés dans leur époque.

Mais leur exigence de douter de manière, disons, professionnelle (c’est-à-dire potentiellement hyperbolique), disposent aisément les sceptiques à renouer avec un certain esprit, celui qui est à l’origine de leurs « extravagantes suppositions » que dénonçait Descartes (Discours de la Méthode, IVᵉ partie) lorsqu’il voulait les réfuter.

Ce qui signifie que cette exigence les assigne à l’exercice d’une discipline exigeante, toujours cruelle à l’encontre du désir de certitude qui, pour l’humaine condition, exprime souvent sa propre angoisse du néant. La filiation sceptique de l’espace démocratique voue donc ce dernier à défendre une liberté excessive, c’est-à-dire une liberté toute en excès à l’encontre de la tentation perpétuelle du désir de certitude. Elle promet une forme de vie fatalement intranquille, émaillée d’éclats permanents – et ce qui peut aux yeux des fidèles religieux passer pour du blasphème représente un de ces éclats.

Nietzsche, qui n’était pas le dernier à avoir personnellement souffert du dogmatisme, ne s’y était pas trompé : « Les grands esprits sont des sceptiques. Zarathoustra est un sceptique » (L’Antéchrist, § 54). C’est donc un esprit sceptique, judicieusement désigné par le philosophe allemand comme « l’Insensé » qui, à plusieurs reprises dans l’œuvre nietzschéenne, s’exclame que « Dieu est mort ».

Penser la condition éleucratique

Il est légitime de qualifier le sceptique qui annonce la mort de Dieu d’« Insensé », car, le moins qu’on puisse dire, c’est que même dans les sociétés modernes tout le monde n’est pas Zarathoustra. Ce qui, en soi, n’est pas grave du tout. Mais par suite, l’exigence sceptique, exprimée publiquement, fragilise ceux qui s’en reconnaissent en les exposant à l’ire de ceux qui ont de fortes convictions, elles-mêmes adossées à des dogmes vénérables. La sacralisation des croyances met en danger l’esprit sceptique. Les actes barbares récemment commis au nom de l’Islam politique le rappellent.

Or, parce qu’elle se trouve au fondement de notre socialité politique, l’audacieuse liberté de pensée des sceptiques constitue un bien. Un bien qu’il importe de préserver. Et si l’on veut y parvenir, sans doute ne faut-il pas s’en tenir aux formes héritées de la démocratie libérale des modernes et de la république des anciens, car l’actualité montre combien cette forme d’esprit est exposée. Il est aujourd’hui nécessaire d’innover en inventant une nouvelle posture, une forme sociale originale.

Mon propos ne vise pas à limiter l’expression possible dans l’espace démocratique, mais au contraire à la fortifier par l’invention d’un statut nouveau permettant de mieux en saisir la spécificité. Le régime favorable aux libertés dopées par l’exigence sceptique pourrait se nommer « éleucratie », en combinant les racines grecques anciennes : le substantif éleuthéria (qui désignait la liberté saisie dans le mouvement de sa propre puissance, mais également le droit garanti par une loi civile) et le suffixe – cratie (« le pouvoir »).

L’éleucratie revient à accorder explicitement du pouvoir à la liberté de penser. On pourrait imaginer qu’une telle disposition puisse devenir la condition officielle de ceux qui acceptent pleinement l’exigence sceptique.

Une manière de vivre

Ainsi entendue, l’éleucratie ne désignerait pas un régime politique, mais une manière de vivre, une qualité d’expression officiellement reconnue et protégée par un statut.

La condition éleucratique ne serait pas accordée à des natifs ou à des migrants, comme le sont les droits nationaux, mais serait accordée, toute nationalité confondue, à ceux qui assument de considérer comme au-dessus de toute forme de sacralité la liberté de penser, la leur et celle des autres.

La condition éleucratique accorderait à ses bénéficiaires le fait d’avoir le droit de penser et de désacraliser toutes les formes d’autorité sans pour autant se montrer cyniques. C’est une bien rude tâche qui attend les éleucrates reconnus !

Et rêvons un peu, cette condition serait garantie par les États démocratiques disposant pour ce faire d’un label accordé par l’ONU et régulièrement contrôlé par des ONG. Ainsi présentée, la condition éleucratique, idée inspirée du scepticisme en tant qu’elle représente la modélisation dans notre époque de la « crise sceptique », constituerait également la base d’une évolution éthique et politique de ce courant de pensée.

Si, symboliquement parlant, on a besoin de mots d’ordre pour préserver une telle liberté de penser, qu’on se souvienne des héros morts pour cette patrie-là. On n’en manque pas, hélas.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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